Le thuriféraire et la fille au bateau

il ne s’agit pas d’une équipe liturgique se battant contre le crime, comme on pourrait le supposer à partir du titre ; il s’agit plutôt de termes s’appliquant aux personnes transportant les objets respectifs d’où provient leur nom : le thurible et le bateau.

Le terme « thurible » vient du latin thus (qui rime avec mousse) signifiant « encens » et référant à l’encensoir de métal, suspendu à des chaînes, qui est balancé d’un côté à l’autre à divers moments au cours de la liturgie et qui dégage des nuages de fumée aromatique en son sein.

Le fonctionnement interne de l’encensoir est en fait très simple. Fondamentalement, le thurible est un BBQ ; mais au lieu de steaks grillés sur le charbon, l’encens est le plat principal. Voici comment le thurible fonctionne : l’encensoir lui-même contient un petit plat métallique où les briques de charbon sont placées. Lorsque les charbons sont ardents, on y verse l’encens et la résine parfumée fond, produisant des nuages de fumée qui se déversent par les perforations du couvercle rétractable du thurible. Alors, maintenant que vous connaissez le « quoi » et le « comment », nous pourrions explorer le « pourquoi » de l’encensoir.

De (prétendus) exégètes vous diraient que l’utilisation de l’encens remonte à l’église primitive, lorsque le célébrant de la messe baignait la congrégation avec ce baume (bâme en ancien français) parfumé — soi-disant parce que les fidèles ne s’étaient pas baignés ! Cette explication — sans vouloir faire de jeu de mots — relève de la sottise la plus crasse ! Nous devons la véritable origine de l’utilisation de l’encens à nos ancêtres juifs dans la foi, les Israélites, pour qui l’encens constituait une partie intégrale de l’offrande dans les sacrifices rituels. En réalité, l’encens était si précieux dans les rituels anciens que, dans le livre des Nombres, après que Moïse eut préparé l’autel, l’une des premières offrandes fut une « coupe d’or de dix sicles, pleine de parfum ». (Le sicle est une ancienne mesure de poids.)

Par ailleurs, Yahweh n’était pas la seule divinité à qui l’on offrait de l’encens. Plusieurs dynasties anciennes — de l’Inde jusqu’à la Chine et bien au-delà — ont inclus l’encens dans leurs pratiques liturgiques. De même, l’encens dans les rites païens était omniprésent. En réalité, dans l’église chrétienne naissante, l’encens était évité précisément parce qu’il était utilisé dans le culte de l’empereur, ce que les César encourageaient bien sûr. En conséquence, l’utilisation de l’encens ne reprit sa place dans le culte populaire que lorsque le christianisme devint la religion officielle de l’Empire romain.

Hélas, son usage fréquent ne devait pourtant pas durer. Les vents du changement qui ont mené à la Réforme ont balayé avec eux l’encens et les thuribles ont tous disparu avec d’autres soi-disant « artéfacts papistes ». Cependant, depuis une cinquantaine d’années, le thurible et l’encens en général ont connu un regain de popularité, dû en bonne partie au renouveau liturgique issu du Concile de Vatican II dans les années 1960.

Certains d’entre vous — particulièrement ceux éprouvant des difficultés respiratoires — pourraient se demander avec exaspération : « pourquoi utilisons-nous l’encens de toute façon ? ».

Il est vrai qu’en dépit de sa popularité grandissante depuis plusieurs décennies, l’encens reste quelque chose de très rare. Alors que certaines paroisses utilisent l’encens à chaque repas (sacramentel), la plupart des églises ne se servent d’encens, au mieux, que très rarement. Ces paroisses qui recherchent un « équilibre » concernant l’encens, ne balancent leurs thuribles que lors des fêtes principales et/ou lors des jours saints — Noël, l’Épiphanie et la Veillée pascale en étant des exemples typiques.

En tout état de cause, l’utilisation de l’encens a pour but d’attirer l’attention sur le caractère sacré de ces gens et de ces choses qui révèlent le mystère de l’amour que Dieu nous porte : l’Évangile, l’autel et nous-mêmes, le peuple de Dieu, n’étant pas en reste !

Oh ! J’ai manqué le bateau — pour ainsi dire — et je n’ai pas pris le temps d’expliquer ce qu’est le compagnon fidèle de l’encensoir. La fonction du bateau est essentiellement pratique. Car, de toute évidence, le célébrant ne peut pas transporter l’encens dans sa poche comme de la monnaie. Un réceptacle suffisamment beau et respectueux est donc nécessaire pour cette tâche, d’où le bateau.

Pourquoi appelle-t-on le porte-encens un « bateau » ? Parce qu’il ressemble à un bateau. Cela est encore plus vrai en ce qui a trait aux exemplaires plus modernes. Bien que, personnellement, j’ai toujours trouvé que les porte-encens que j’ai vus ressemblent plus à des reproductions de la lampe d’Aladin qu’à des bateaux. Mais pour ceux qui ont confondu cet objet, le frottant vigoureusement dans l’espoir qu’un vœu ou deux ne se réalisent, j’ai bien peur que vous ne gardiez les mains vides ; ou que seulement quelques grains d’encens n’apparaissent comme résultat de vos efforts.

Nous n’avons pas dit grand-chose dans cette publication à propos des personnes qui portent ces objets : le thuriféraire et la fille (ou le garçon) au bateau. Mais peut-être devrions-nous en rester là. Car, peu importe vos souhaits concernant l’utilisation de l’encens dans le culte, vous avez probablement rarement vu ces croisés en soutane. Jusqu’à ce que — ou à moins que — l’utilisation de l’encens ne se généralise, il y a de grandes chances pour que le thuriféraire et la fille au bateau restent dans les nuages.